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Face à la désinformation et aux catastrophes climatiques, les journalistes africains lancent la riposte numérique à N'Djamena

  • il y a 55 minutes
  • 5 min de lecture


Jusqu’à ce matin, les outils de vérification, la cartographie satellite et l’intelligence artificielle relevaient presque du mystère pour Soloumta Abigaël.

Reporter chez TÉCÔR Média à N’Djamena, la jeune journaliste le reconnaît sans détour : « Avant cette séance, mes connaissances sur les outils numériques et l'IA étaient quasi inexistantes. » Face à l'urgence climatique, la formation à laquelle elle participe ne s'apparente pas à un séminaire de plus, elle provoque chez elle un véritable déclic professionnel.



S'inscrivant dans la continuité de l'Atelier régional organisé par l'Union Africaine de Radiodiffusion (UAR) et l'UNESCO, en partenariat avec le gouvernement tchadien, cette rencontre d'appui aux médias du bassin du lac Tchad réunit depuis le 27 juillet 2026 les acteurs clés de l'information à l'hôtel Radisson de N'Djamena.


À la tête de l'organisation panafricaine dont la mission centrale est d'informer un public continental de plus en plus aguerri et exigeant, le Directeur Général de l'UAR, Grégoire Ndjaka, prend une part effective à cet atelier de haut niveau, déterminé à mobiliser la presse régionale pour réinventer la couverture des crises environnementales et sécuritaires.


Au cœur des travaux de ce mercredi 29 juillet, l'intervention de M. Xu Jing, spécialiste de programme à l'UNESCO, a posé les bases de cette mutation. Développant le thème « Exploiter les données et les outils numériques au service du journalisme climatique et de la couverture des catastrophes », l'expert a martelé un message fort. Face à la métamorphose des territoires, le journaliste ne peut plus rester un simple spectateur. Il doit désormais s'imposer comme un véritable enquêteur visuel et un traducteur de données.




Extraction de données scientifiques fiables

Un reportage environnemental rigoureux ne saurait reposer sur de simples impressions ou des témoignages parcellaires. Il exige de s'appuyer sur des faits scientifiques vérifiables et des données géospatiales précises. Dans cette optique, plusieurs portails gratuits et incontournables recommandés par l'UNESCO ont été présentés par Monsieur Jing.


Durant l'atelier, l'expert de l'UNESCO a déployé une armada d'outils tels que le Climate Change Knowledge Portal de la Banque Mondiale. Celui-ci s'impose comme le carrefour mondial pour explorer les projections climatiques, les vulnérabilités et les impacts à l'échelle d'un pays ou d'un bassin versant. Pour une évaluation rapide des menaces, la plateforme ThinkHazard! permet de cartographier les risques d'une zone ciblée, a indiqué l'expert. Lors de sa présentation, il a démontré comment une simple requête sur la région de l'Extrême-Nord du Cameroun pouvait réveler par exemple un niveau de risque élevé pour les crues, les inondations urbaines, les pénuries d'eau et les vagues de chaleur extrême.


L'imagerie satellitaire et le suivi en temps réel constituent également des leviers majeurs, indique l'expert. Le système FIRMS de la NASA offre une cartographie instantanée des foyers d'incendie à travers le globe, tandis que Google Earth Pro demeure l'outil de référence pour l'analyse d'images satellitaires historiques et le repérage topographique. Enfin, pour enrichir la couverture sous l'angle humain, ReliefWeb s'affirme comme la plateforme pivot concernant les données humanitaires et le suivi des urgences, a-t-il souligné.


Cependant, l'accès à ces plateformes exige une discipline stricte, a averti M. Xu Jing. Avant d'exploiter une donnée, le journaliste doit appliquer un triple contrôle méthodique : évaluer la fraîcheur de l'information en vérifiant sa date de dernière mise à jour, s'assurer que l'échelle géographique de l'étude correspond exactement à la zone locale traitée, et valider la neutralité comme la crédibilité de l'organisme émetteur.




Vérification

Dans le bassin du lac Tchad, la désinformation se propage souvent aussi rapidement que les eaux en crue. Une photo d'inondation partagée massivement sur les réseaux sociaux peut dater de plusieurs années ou provenir d'un continent totalement différent. « L'objectif est d'établir si une image ou une vidéo virale est authentique, quand et où elle a été prise, et par qui, avant de lui donner l'écho de votre antenne », explique M. Jing.


Pour mener à bien cette enquête numérique, recommande-t-il, les journalistes disposent d'un ensemble d'outils performants et accessibles. La recherche d'image inversée via des moteurs tels que Google, Yandex ou Bing Images permet de remonter jusqu'à la source originale d'un cliché et de déterminer sa première date de publication.


L'extension InVID-WeVerify s'avère quant à me redoutable pour découper les séquences vidéo en images clés et analyser leurs métadonnées cachées, explique-t-il. De son côté, l'outil SunCalc permet de valider l'horodatage et la géolocalisation d'une prise de vue en calculant la position du soleil et la projection des ombres. Enfin, Google Earth Pro offre la possibilité de géolocaliser une scène avec précision en recoupant le relief, la disposition des bâtiments et les réseaux routiers.


Face à la montée en puissance de l'Intelligence artificielle et des visuels synthétiques, le doute méthodique devient un impératif éthique majeur. Si un contenu ne peut pas être formellement vérifié, il ne doit en aucun cas être amplifié.


Assumer une part d'incertitude fait partie intégrante de la déontologie journalistique : informer son public en précisant en toute transparence que la rédaction n'a pas pu confirmer l'authenticité d'une image constitue en soi un acte de journalisme responsable et crédible.



Visualisation

L'atelier 'est également attardé sur la visualisation des données brutes, les coordonnées géospatiales et les tableurs complexes qui demeurent indigestes pour le grand public. La cartographie et l'infographie se révèlent être des leviers puissants pour rendre l'invisible visible et donner à voir la réalité des bouleversements environnementaux. Pour lui, dans le bassin du lac Tchad, la visualisation permet d'illustrer de façon saisissante le retrait progressif des eaux sur plusieurs décennies, l'emprise exacte d'une crue après de fortes précipitations, ou encore la progression de la déforestation et les déplacements de populations qu'elle engendre.


Pour concevoir ces supports visuels sans maîtriser le codage informatique, des plateformes intuitives comme Datawrapper et Flourish permettent de créer rapidement des graphiques, des cartes et des visuels interactifs faciles à intégrer sur un site web. Pour des analyses géospatiales plus poussées et de la cartographie de haute précision, des logiciels comme QGIS ou l'application web Kepler.gl offrent des fonctionnalités expertes.



Cependant, « un graphique non expliqué ne sert à rien », a martelé l'expert. Pour M. Jing, la visualisation ne saurait être un simple élément de décoration : le journaliste a le devoir éthique d'en décoder les tendances, d'expliciter le sens des courbes et d'apporter le contexte indispensable à son audience. Sans cette médiation humaine et pédagogique, la donnée la plus riche reste muette.


L'intervenant a également rappelé l'exigence de transparence absolue à savoir dater et sourcer systématiquement chaque information, tout en proscrivant formellement la diffusion d'images générées par intelligence artificielle sous couvert de photographies réelles de terrain. Pour lui, avant de passer à l'antenne ou d'imprimer, la vérification rigoureuse doit primer sur la vitesse.


C'est donc un immense chantier de transformation éthique et technique qui s'ouvre désormais pour la presse continentale.


Irène GAOUDA 

Hicham ATTMANE, N'Djamena





 
 
 

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