Crise de l'eau : l'UAR et l'UNU-INWEH exposent la menace qui pèse sur les ressources souteraines
- 15 juin
- 5 min de lecture
Face à l’épuisement dramatique des nappes phréatiques mesuré sur 116 000 puits, l'UAR et l'UNU-INWEH appellent les médias à en finir avec le « journalisme de pompiers ».

La pénurie d'eau n'est plus une simple fatalité climatique, mais une profonde crise de gouvernance. Tel est le cri d'alarme lancé par les scientifiques, décideurs et dirigeants de médias réunis lors de l'atelier en ligne intitulé « L'eau au-delà des frontières. Comprendre le problème : faillite hydrique, épuisement des eaux souterraines, gouvernance et coopération transfrontalières ».
Co-organisé par l'Union Africaine de Radiodiffusion (UAR) et l'Institut de l'Université des Nations Unies pour l'eau, l'environnement et la santé (UNU-INWEH), ce webinaire a mis en lumière une menace géopolitique invisible : l'épuisement rapide des aquifères c'est-à-dire ces formations rocheuses et sols poreux souterrains qui retiennent l'eau, la laissent circuler librement et traverse les frontières.
L'effet frontière et la crise cachée
Alors que des fleuves tels que le Nil ou le Niger font souvent la une de l'actualité géopolitique, les aquifères souterrains de la planète sont discrètement vidés. Pour révéler cette menace invisible, le Dr Marc Müller et son équipe de recherche de l'UNU-INWEH ont analysé les données de plus de 116 000 puits d'observation à travers le monde.
Pour bien comprendre la crise, imaginez un immense réservoir d'eau souterrain partagé par deux voisins de palier qui ne se parlent jamais. À l'échelle mondiale, il existe 426 de ces bassins communs, qui alimentent discrètement plus d'un tiers des exploitations agricoles dépendantes des eaux souterraines. En Afrique, où l'agriculture familiale est vitale, cette eau invisible constitue le pilier essentiel pour ravitailler les marchés et maintenir les populations en bonne santé.
Pourtant, un fossé réglementaire subsiste. Alors que presque tous les pays partagent des eaux souterraines avec un voisin, moins de 10 % d'entre eux ont signé un traité officiel de co-gestion. Sans règles communes, ces réserves transfrontalières s'assèchent à un rythme stupéfiant, perdant chaque année environ 9 millions de mètres cubes d'eau de plus que les nappes situées à l’intérieur des pays.
Contre toute attente, les recherches du Dr Müller prouvent que cet épuisement rapide n'est pas dû à des nations hostiles cherchant à voler l'eau de leurs voisins. L'explication tient plutôt à la géographie. Les frontières internationales étant souvent tracées le long de cours d'eau, l'activité agricole s'intensifie naturellement sur leurs rives fertiles. Les agriculteurs des deux côtés pompent alors excessivement, et involontairement, la même nappe souterraine.

Une gestion sans limite de crédit
Cette absence de règles communes provoque des catastrophes réelles, et l'Afrique de l'Ouest se trouve déjà dans la zone rouge. Suite à l’état des lieux du Dr Müller, Rita Isaka, de la Ghana Broadcasting Corporation (GBC), a présenté une analogie glaçante pour décrire la situation : les eaux souterraines représentent un « compte d'épargne » non renouvelable, les eaux de surface un « compte courant » limité, et la pollution galopante revient à signer des chèques sans provision sur le dos des générations futures. « L'Afrique de l'Ouest dépense actuellement plus d'eau qu'elle n'en gagne, fonctionnant sans aucune limite de crédit », alerte-t-elle.
Plus de 400 millions de personnes partagent ces ressources en eau dans la région, et sept habitants sur dix en dépendent exclusivement pour leur survie quotidienne. Face à la croissance démographique et au changement climatique, cette ressource vitale s'amenuise. Les experts préviennent que la quantité d'eau disponible en Afrique de l’Ouest chutera de 40 % d'ici 2050.
Le Ghana illustre cette urgence alimentée par les ravages du « galamsey », l'exploitation minière illégale de l'or à ciel ouvert. Cette activité épuise les nappes et provoque des contaminations au mercure atteignant 361 fois les limites de sécurité fixées par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). De plus, ce pompage excessif entraîne une infiltration d'eau de mer dans les réserves douces le long des côtes. Si cette tendance se poursuit, le Ghana pourrait être contraint d'importer de l'eau potable dès 2030.

Sur le terrain....
Animé par Gisèle Salomé Nnemi Nga, rédactrice en chef du Centre d'échange de contenus de l'UAR, l'atelier a confronté la science aux réalités locales.
Depuis Daura, à la frontière entre le Nigeria et le Niger, Aliyu Rabe a témoigné de l'impact du changement climatique. Avec l'assèchement des barrages et la croissance démographique, la multiplication non réglementée des forages domestiques a fait chuter le niveau des nappes de 5 à plus de 10 mètres de profondeur, multipliant les forages infructueux. Associé à la déforestation, cet épuisement accélère l'avancée du désert.
Le problème est mondial. Abdulah Al J. Newaz a exposé la situation du Bangladesh, qui partage 57 fleuves transfrontaliers, principalement avec l'Inde. Selon lui, les barrages en amont y réduisent drastiquement le débit en saison sèche, provoquant sécheresses et salinisation des côtes. En réponse, le Dr Müller a souligné que l'adhésion du Bangladesh à la Convention des Nations Unies sur l'eau constitue une avancée majeure pour basculer des différends bilatéraux vers des normes juridiques internationales d'utilisation équitable.
À l'inverse, MacPherson Mukuka, participant de la Zambia National Broadcasting Corporation (ZNBC), a partagé le modèle de son pays, qui détient 40 % de l'eau douce d'Afrique australe. Pour protéger les sols perméables de Lusaka, la Zambie a créé l'Autorité de gestion des ressources en eau (WARMA). Désormais, creuser un forage exige un permis légal, et les usagers sont réorientés vers les eaux de surface publiques en cas de risque de surexploitation. La Zambie co-gère également la Zambezi River Authority avec le Zimbabwe pour réguler l'eau du barrage hydroélectrique de Kariba.
La fin du « journalisme de pompiers »
À qui incombe la responsabilité de lancer l'alerte sur ces faillites ? Le webinaire a bousculé les pratiques actuelles du journalisme environnemental.
À cet égard, le président du réseau africain des médias pour le RAM / WASH, Moussa Thiam, a exhorté les rédactions à abandonner le « journalisme de pompiers », cette pratique qui consiste à ne couvrir l'eau que lors des inondations ou des sécheresses, pour ensuite abandonner le sujet dès que la crise immédiate s'estompe.
Il a plaidé pour un « journalisme de solutions » guidé par les données, encourageant les reporters à utiliser des technologies satellitaires en libre accès comme GRACE-FO pour suivre l'épuisement des eaux souterraines et à associer ces données à des récits humains. « Les médias ont le devoir de placer l'humanité, l'éthique et la responsabilité collective au centre de l'agenda public », a-t-il souligné, appelant les journalistes à donner une voix aux femmes et aux enfants des zones rurales, premières victimes de cette crise.
La session a mis en évidence l'urgence de cadres régionaux tels qu'une Charte ouest-africaine des eaux souterraines et un Tribunal de l'eau de la CEDEAO pour faire appliquer le principe du « pollueur-payeur ». La réalité économique est indiscutable : un dollar investi aujourd'hui dans la protection de l'eau permet d'économiser dix dollars en frais de traitement et d'importation futurs.

Perspectives
Le webinaire du 2 juin 2026 a marqué le lancement opérationnel d'un protocole d'accord signé au Sénégal, un jalon mis en avant par le Directeur général de l'UAR, Grégoire Ndjaka. Évoquant ce partenariat avec l' Institut de l'Université des Nations Unies (UNU-INWEH), M. Ndjaka a précisé que cette alliance vise à combler le fossé entre les scientifiques et les médias. Il a également salué les efforts déterminants du Dr Javad Mottaghi, de HEC Montréal, dans la concrétisation de cette collaboration.
Résultat de ce partenariat, l'UAR abrite désormais le Secrétariat africain de la Global Media Academy de l'UNU. Coordonnée par Irène Gaouda Lyoum, cette initiative propose des programmes spécialisés pour doter les radiodiffuseurs d'une culture scientifique essentielle. Pour stimuler ces productions, les co-organisateurs ont annoncé le lancement des Global Media Awards 2026, sous le thème : « Faillite hydrique : chaque goutte compte ».

L'eau s'épuise, mais les outils pour la gérer et les plateformes pour en rendre compte sont à notre portée. Les médias devraient veiller à ce que le public et les décideurs traitent chaque goutte comme une ressource de sécurité inestimable. Pour maintenir cette dynamique, la série de webinaires « L'eau au-delà des frontières » se poursuivra tout au long de l'année.
Irène GAOUDA







































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